Compte-rendu de la séance du séminaire de l’axe C du 21 Février 2025.
Intervenante : Claire Balandier. Répondante : Marie-Françoise Boussac.
Par Camille Bourboujas (M2 Mondes Anciens, Université Lumière Lyon 2).
Claire Balandier a rejoint, depuis deux ans (2022), l’équipe du laboratoire HiSoMA. Son cursus universitaire s’est déroulé à l’Université de Provence (Aix-Marseille I) en Histoire et, de 2002 à 2004, elle a été membre diplômée de l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem. Directrice de la mission archéologique française à Paphos (Chypre) depuis 2008, elle a entamé en 2023 une nouvelle campagne de recherche portant sur l’enceinte urbaine de Nea Paphos. Elle est venue ce-jour pour nous présenter les dernières découvertes. Elle est actuellement enseignante-chercheuse à l’Université d’Avignon.
Le site de Nea Paphos est une ville construite sur la côte sud-ouest de Chypre, située à l’ouest de l’ancienne Paphos. Strabon et Pausanias font remonter ses origines à Agapénor, mais il s’agit certainement d’une confusion avec le site de l’ancienne Paphos. Par qui et quand elle fut fondée, c’est ce à quoi Claire Balandier a essayé de répondre dans cette présentation. Son étude archéologique tente de répondre à la principale question : qui des rois de Paphos ou des Lagides a fondé Nea Paphos ?

L’historiographie de Nea Paphos
Le premier à s’intéresser au site fut Jean Bérard, il fouilla de 1952 à 1955 (mission Ktima) la nécropole hellénistique au Nord situé au niveau d’une carrière souterraine ottomane. À cette période, le terrain était vide ; c’est à partir de 1974 qu’une forte urbanisation vient recouvrir une partie de la zone, entraînant un placement du site au Patrimoine mondial de l’UNESCO grâce à ses monuments et ses mosaïques. Kyriakos Nikolaou est le premier à fournir un plan topographique du site. Il fouille le site dans les années 1960 au niveau du château byzantin, du théâtre, du temple et de l’amphithéâtre. Il faut attendre 1984 pour que Franz Georg Maier et Vassos Karageorghis (1984) publient la première véritable synthèse sur Nea Paphos d’après les fouilles de Kyriakos Nicolaou ; suivie de près par la synthèse de Jolanda Młynarczyk publiée en 1990 où, pour la première fois, elle restitue un véritable plan hippodamien à deux orientations (Nord-Ouest / Sud-Est et Est-Ouest / Nord-Sud). Depuis les années 1980, de nombreuses missions internationales se sont intéressées à Nea Paphos, permettant une nouvelle lecture du site. La mission française, dirigée par Claire Balandier, a débuté en 2008 et a mené 4 programmes de recherche dont le dernier a commencé en 2023.
Une fondation ex nihilo ?
La question d’une fondation ex nihilo est plus complexe qu’elle ne paraît. Le site est situé à l’ouest de l’Ancienne Paphos et aucune construction ne date d’avant le IVe-IIIe siècle av. n.è., ce qui serait un argument pour une fondation ex nihilo. Cependant, un sanctuaire d’Apollon Hylatès situé sur la colline de Fabrika témoigne dans une inscription de travaux d’aménagement antérieurs à 300 av. n. è. Le sanctuaire se déploie en deux salles dans chacune desquelles l’inscription en question est recopiée à l’identique. Malheureusement, la stratigraphie ne permet pas une datation précise du sanctuaire, qui est certainement antérieur aux inscriptions. Une stèle calcaire retrouvée à proximité de l’amphithéâtre mentionne les rénovations d’un autre sanctuaire dédié à Artémis Agrotera, non découvert. Celles-ci ont été effectuées par un roi de la dynastie des Kinyradès, fils de Timarchos, et sont donc antérieures à la période hellénistique. Les inscriptions de Nea Paphos ont été réétudiées en 2018 par Jean-Baptiste Cayla. Enfin, les niveaux sous les maisons dites « romaines » (en réalité hellénistiques), ont fourni des céramiques classiques, témoin d’un possible passage ou d’une fondation antérieure.
L’hypothèse de Claire Balandier est que la fondation de Nea Paphos soit un processus évolutif. Une première phase se serait déroulée entre 350 et 310 av. n.è., pendant les règnes de Timarchos et de Nikoklès, qui ont permis la rénovation des sanctuaires. Le besoin d’un port se ferait ensuite pressant avec les batailles de Ptolémée Ier et de Perdiccas, Paphos abritant la flotte de Ptolémée.
La fondation : les données archéologiques
Enfin, Claire Balandier s’est attaquée à la question épineuse du fondateur et de la période de fondation de la ville. Si on reprend l’hypothèse généralement admise, Nikoklès serait le fondateur en 321 av. n.è. de la ville, en raison du besoin d’une flotte pour Ptolémée Ier. Or les données archéologiques correspondant à cette période sont rares au niveau de la ville : quelques céramiques classiques au niveau de la colline de Fabrika, la stèle du sanctuaire d’Artémis mentionnant un roi fils de Timarchos, quelques tombes, un trésor monétaire découvert sous les mosaïques de la maison de Dionysos et un document épigraphique mentionnant la présence d’une garnison sur place. Aucune structure urbaine (espace de circulation, habitat, …) n’a été découvert pour cette période. Selon Claire Balandier, les Kinyrades n’ont donc pas fondé Nea Paphos ; elle exclut l’hypothèse.
Qu’en est-il des Lagides ? Claire Balandier propose alors une étude plus approfondie des données archéologiques. Le théâtre est depuis toujours daté de 300 av. n.è., mais la datation s’appuie exclusivement sur l’analyse des données historiques et épographiques. Les dernières fouilles ont montré qu’il n’y a pas, vraisemblablement, de niveaux antérieurs aux niveaux romains. Les carrières de la colline de Fabrika sont considérées comme ottomanes, or la stratigraphie a clairement établi une datation hellénistique. Un sondage a mis en évidence un niveau plus ancien de la fin du IIIe siècle av. n.è. et un niveau plus récent du IIe siècle av. n.è. Elles ont continué à être utilisées à la période romaine et des églises byzantines ont pris place dans de tombes hellénistiques au nord des carrières. Au sein des carrières a également été fouillée une citerne romaine dont la voûte s’est effondrée, permettant la découverte d’une galerie creusée dans la roche au nord du site. Au sud a été mise en lumière une galerie identique, permettant d’émettre l’hypothèse d’une unique galerie traversant les carrières. Elle a été interprétée comme un hyponome, un système de drainage des eaux depuis la nappe phréatique par capillarité et fracture de la roche. La galerie est sectionnée en deux en raison de l’extension de la cavea du théâtre. La datation de ce système est difficile en raison de l’absence de mobilier ou d’inscriptions. Un parallèle avec un système, approximativement semblable, du site de Taposiris Magna permet de supposer une datation hellénistique.

La discussion autour du séminaire a porté principalement sur cette galerie et le rapprochement entre Taposiris et Nea Paphos, l’équipe de Taposiris étant présente. Les soubassements du temple d’Apollon Hylatès, identifié par Jolanda Młynarczyk, ont fourni un autel et des niches pouvant dater de la période hellénistique. Une mosaïque à galets d’époque hellénistique (IIIe-IIe siècle av. n.è.) a été découverte au nord du théâtre dans un bâtiment interprété comme une salle de banquet. De plus, l’étude des fortifications découvertes par la mission française tout autour de la ville suggère une datation également hellénistique de ces fortifications en raison des tessons trouvés à proximité du rempart Est. Les fouilles polonaises ont quant à elles proposé une datation hellénistique pour l’agora : dans les niveaux les plus bas ont été mis au jour des bâtiments à cour, typiques de l’architecture hellénistique, présents à plusieurs endroits dans la ville. Le plan hippodamien est un autre argument en faveur d’une origine lagide de la ville, car ces plans sont typiques des fondations royales ptolémaïques.

Ainsi, Claire Balandier conclut en estimant que Ptolémée Ier Sôter ou Ptolémée II Philadelphe, au plus tard, est le fondateur de Nea Paphos. L’installation de la ville s’est certainement faite après la prise de Chypre par Ptolémée Ier en 294 av. n.è. Nea Paphos est donc une fondation lagide stricto sensu. Cependant, comme vu en amont, Nikoklès serait à l’origine du port. Claire Balandier n’a malheureusement eu le temps de nous présenter la période romaine. Elle a simplement fait allusion à la destruction de la ville au Ier siècle av. n.è. par une série de séismes, ce qui marque le début d’une grande campagne de terrassement à l’époque romaine.
Bibliographie
C. Balandier (dir.), Nea Paphos. Fondation et développement urbanistique d’une ville chypriote de l’antiquité à nos jours. Études archéologiques, historiques et patrimoniales, Actes du Colloque international, en collaboration avec le Département des Antiquités de Chypre, Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, 30 octobre-1er novembre 2012, Bordeaux, 2016 (Ausonius Editions).
C. Balandier, « Nea Paphos, fondation chypriote ou lagide ? Nouvelles considérations sur la genèse du port et de la ville », dans K. Jakubiak, A. Łajtar (dir.), Ex Oriente Lux. Studies in Honour of Jolanta Młynarczyk, Warsaw University Press, 2020, https://www.wuw.pl/product-pol-12661-Ex-Oriente-Lux-Studies-in-Honour-of-Jolanta-Mlynarczyk-PDF.html (consulté le 22/04/2025).
C. Balandier, « Mission archéologique française à Paphos : rapport de la campagne de fouilles 2023 », 2024, https://www.academia.edu/123660139/Mission_arch%C3%A9ologique_fran%C3%A7aise_%C3%A0_Paphos_rapport_de_la_campagne_de_fouilles_2023 (consulté le 22/04/2025).