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18/04/2025 – Les apports de la monnaie en contexte archéologique : monétarisation et romanisation de la Gaule cisalpine (IVe s. av. J.-C. – 14 ap. J.-C.)

Compte-rendu de la séance du séminaire de l’axe C du 18 avril 2025.

Intervenante : Élodie Paris. Répondante : Julie Dalaison.

Par Tom Drouin (M2 Mondes Anciens, Université Jean Moulin Lyon 3).


Élodie Paris est maîtresse de conférences en préhistoire-protohistoire à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Après une thèse dirigée par Sandrine Agusta-Boularot et Katherine Gruel intitulée « Influences massaliètes et italiques sur la monnaie en Languedoc (VIe s. a.C. – 14 p.C.) », elle entre en 2020 à l’École Française de Rome avec comme projet de recherche « La monnaie en Gaule cisalpine. Processus de monétarisation et influences méditerranéennes (Ve s. a.C. – 14 p.C.) », dont la présentation du jour résume les grandes lignes.

Introduction – Les sources et leurs limites

Dans une partie préliminaire, É. Paris brosse le cadre géographique du sujet de recherche. Sont donc compris dans l’étude les sites archéologiques de Milan, Bergame,  Brescia, Vérone, Padoue, Parme, Gênes, Bologne et Aquilée. Ces sites ne sont pas choisis au hasard. En effet, ils font depuis les années 2000 l’objet de nouvelles recherches. Chaque site possède une particularité permettant de contextualiser la présence des monnaies (site portuaire, lieu de culte, sépulture, etc…).

Différents types de sources permettent de dater ces monnaies. Les rapports de fouilles et les bases de données constituées à partir de ces derniers constituent les sources principales de cette recherche. Quand les sources archéologiques ne sont pas suffisantes, les chercheurs se tournent vers les sources littéraires et épigraphiques.

Cependant, les sources archéologiques ont des limites. Les rapports de fouille italiens sont difficiles à utiliser car ils ne suivent pas la même méthodologie qu’en France. Aussi, l’étude se focalisant sur l’époque protohistorique, le corpus numismatique se retrouve limité.

Contexte historique – la Gallia cisalpina

Cette partie contextuelle permet à É. Paris, après avoir fait l’état des sources, de donner le cadre historique du sujet. Elle explique que des populations celtes peuplent cet espace et côtoient les autres habitants de la région : les Ligures, les Rhètes, les Gètes et les Étrusques. Toutes ces population se mélangent et vivent ensemble dans des grandes agglomérations mais se font aussi la guerre pour le contrôle des différentes ressources. Dès le IIIe siècle des oppida telles que Milan, Brescia ou Gênes développent des liens commerciaux avec des peuples extérieurs, notamment Marseille qui influence l’économie locale. À la suite de la conquête romaine, ces derniers s’imposent culturellement grâce à la construction d’axes routiers.

Carte de la Gaule cisalpine (Bourdin,Virlouvet 2021).

Apparition et développement de la monnaie en Cisalpine

É. Paris pose tout d’abord une question directrice pour cette partie : comment la monnaie éclaire-t-elle le contexte historique ?

La recherche sur les monnaies cisalpines dure depuis soixante ans, la première typologie par A. Pautasso datant de 1966. Mais aujourd’hui un conflit perdure entre deux écoles. D’une part à l’ouest de la région, on suit les recherches d’E. A. Arslan qui publie sa première typologie en 1990 et multiplie les séries monétaires notamment dans sa dernière publication en 2024. Tandis qu’à l’est, l’école padane se focalise davantage sur le contexte archéologique. É. Paris explique qu’à travers ce conflit, on se rend compte qu’on ne connait que très mal ces monnaies.

La suite de la présentation se focalise sur les différentes divisions temporelles, inscrivant l’évolution des types monétaires dans la culture de la Tène (LT). La monnaie arrive grâce aux échanges entre Marseille et les peuples locaux qui frappent localement le type monétaire massaliote sur la période LT B2 (325 – 250 a.C.) d’abord en Lombardie (Milan et Bergame). On retrouve une Artémis sur le droit et un lion en revers.

Seuls deux types d’oboles circulent durant cette même période. À l’ouest en Ligurie, l’obole affiche au revers une panthère, c’est un particularisme local car on ne connait ni le prototype ni aucun équivalent dans le monde antique. À l’est dans la région de Bologne, l’obole est copié sur le modèle massaliote, avec une roue au revers inscrite A-M (au lieu de M-A pour son équivalent transalpin).

Dans le LT C1 (250 – 175 a.C.), on observe une diversification monétaire. Ainsi, des monnaies d’argent magno-grecques telles que des didrachmes napolitains, des Victorias romains ou des monnaies de Tarente sont documentés en Cisalpine. É. Paris émet l’hypothèse que ces monnaies auraient des valeurs communes et seraient donc échangeables. Un didrachme vaudrait potentiellement deux victorias. C’est à cette période qu’on retrouve les premières émissions monétaires en bronze.

Un changement dans la circulation monétaire s’opère au LT C2 (175 – 125 a.C.). C’est une période de grosse production monétaire. Tous les peuples s’accordent à frapper une monnaie similaire. Le type du lion est alors géneralisé et chaque peuple en possède sa propre version. À l’est, la fondation d’Aquilée en 181 influence l’économie locale et accélère l’arrivée des premiers types monétaires en bronze. Progressivement, des as romains en argent arrivent, on date le premier lot dans la première moitié du IIe siècle.

À gauche : drachme à lion scorpion (Sénomans). À droite : drachme à lion loup (Saliens ?)

Des trésors apparaissent dans le nord-est de la région. L’exemple présenté par É. Paris est le trésor de Manerbio (Brescia). On décompte 4196 drachmes dans ce lot daté du milieu du IIe siècle par E. A. Arslan. Elle suppose que ce trésor a été constitué par trois peuples qui avaient commandé ce lot pour un sanctuaire fédéral à l’occasion d’une fête précise, car on y retrouve trois séries de poids équivalent.

La période du LT D1 (125 – 75 a.C.) est quant à elle caractérisée par une hybridation du système monétaire. Seule Milan et sa région ne se diversifient pas et gardent la drachme padane. À l’est, le denier romain remplace progressivement la drachme dans les sépultures et les trésors. On en a retrouvé un à Maserà di Padova contenant mille deniers, témoignant d’une séparation entre l’est et l’ouest.

La dernière période, celle du LT D2 (75 – 30 a.C.) est celle de la diversification monétaire de l’ouest. Elle s’opère par l’influence de peuples et régions extérieures. À Gênes, on continue des retrouver des répliques de monnaies massaliotes ainsi que d’autres monnaies méditerranéennes comme des as de Cadix. Dans le nord des monnaies rèmes (Reims) ont été retrouvées. Dans l’est la monnaie romaine domine, mais de nombreux trésors contenant des types caractéristiques notamment des guerres civiles couvrent le territoire et posent la question de l’importance de la monnaie dans les déplacements militaires. Cette dynamique perdure durant toute la période augustéenne.

Usage et fonctions de la monnaie en Gaule cisalpine

É. Paris axe cette partie autour d’une nouvelle question directrice : comment la monnaie est-elle employée dans les contextes cultuels et quel est le rôle de la romanisation dans l’usage de la monnaie ?

Dans un premier temps, elle aborde la question de l’usage de la monnaie dans le cadre funéraire. On en a des attestations dès le VIIIe siècle a.C. avec des offrandes pré-monétaires, notamment des æs rude (VIIIe s. – IIIe s. a.C.), des morceaux de bronze bruts. Ce n’est qu’au IIe siècle qu’on observe des dépôts de monnaies romaines en offrande avec d’autres lots comme des vases miniatures, des ex voto anatomiques et des tablettes inscrites dans la continuité des pratiques préromaines.

Æs rude, Ve – IVe siècle a.C., Italie.

Le dépôt de monnaies dans les tombes constitue une pratique individuelle ou est-ce une pratique collective ? D’une part, on observe dans certaines tombes la répartition d’une trentaine de pièces ci et là pour montrer la richesse du défunt. On parle de monnaies de représentation. On pourrait alors penser que ça relève d’une pratique individuelle. Dans l’ouest, moins romanisé, ces monnaies montrent une persistance de la drachme padane. É. Paris indique que cela serait une marque d’identité celtique, de la même manière que la présence d’armes est un marqueur social. Cette pratique ne s’observerait pas selon un prisme anti romain mais comme étant un rappel aux origines. L’intervenante évoque alors une tombe milanaise dans laquelle des monnaies augustéennes étaient confondues avec des monnaies insubres : cela renforce son point.

La place de la monnaie dans les lieux de culte est présentée comme « une impasse numismatique ». En effet, É. Paris rappelle que la présence de monnaies dans un sanctuaire est le résultat d’une série d’utilisation. Il est donc impossible de caractériser des périodes de fréquentation des sanctuaires et les personnes qui utilisaient ces monnaies sur sept siècles. L’archéologie ne pouvant apporter de réponse, l’équipe de chercheurs s’est donc tournée vers les textes, plus précisément sur des inscriptions d’Aquilée (CIL I², 2822 ; Tiussi 2009, p. 412, fig. 11).

É. Paris pose ensuite la question d’un usage politique de la monnaie : la diffusion de la monnaie romaine dès le IIe siècle est une volonté de Rome ou est-ce un phénomène autonome ? Les Celtes n’ayant a priori pas frappé de monnaie en bronze, dès le IIIe siècle les monnaies romaines sont utilisées dans l’est de la Cisalpine. É. Paris suppose un monopole romain sur ce type de monnayage. Un accord entre Celtes et Romains sur la diffusion de ces monnaies semble certain. Cela est encouragé par les routes romaines quadrillant le territoire et favorisant l’usage de leurs monnaies.

Apport de l’IA à la compréhension des monnayages cisalpins

L’une des particularité de cette recherche est l’utilisation de l’IA à travers le programme Manerbio 3D « pour la numérisation 3D du trésor de Manerbio (Brescia, Italie) et la reconnaissance automatique de coins monétaires par l’Intelligence Artificielle » en collaboration avec K. Gruel, E. A. Arslan, F. Morandini et S. Solano et dirigé par É. Paris. Grâce à l’algorithme développé par S. Lorache fonctionnant en deep learning le taux de précision du scan a atteint 90% pour une période de 10j de calcul.

L’IA permet d’aider à répondre à des questions qui demeuraient sans réponse notamment sur la question des ateliers monétaires : où sont les ateliers ? Y en avait-il beaucoup ? Etaient-ils éphémères ? En ce qui concerne le trésor de Manerbio, le scan a permis d’invalider la théorie énoncée précédemment car on a identifié trop de coins différents. Le travail étant toujours en cours, les chercheurs espèrent pouvoir encore mieux répondre à ces questions.

Carnet de l'axe C du laboratoire HiSoMA (UMR 5189)