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15/11/2024 – Le tirage au sort en Grèce archaïque

Compte-rendu de la séance du séminaire de l’axe C du 15 novembre 2024.

Intervenant : Irad Malkin. Répondante : Madalina Dana.

Par Elisa Kister (M2 Mondes Anciens, Université Jean Moulin Lyon 3).


Irad Malkin est professeur émérite d’histoire ancienne à l’université de Tel-Aviv, professeur invité à Oxford et membre étranger de l’Académie d’Athènes. Il est également le co-fondateur de la revue Mediterranean Historical Review. Ses travaux portent sur le monde grec archaïque et les réseaux qui le structurent, sur la colonisation grecque, la religion, et plus récemment, sur le tirage au sort en Grèce ancienne.

La séance qui s’est déroulée dans le cadre du séminaire de l’axe C – Espaces, villes et sociétés – a donc eu pour thème le tirage au sort. Cette conférence est directement en lien avec le dernier ouvrage d’Irad Malkin en collaboration avec Josin Blok, Drawing Lots. From egalitarism to democracy in Ancient Greece publié en 2024.

Afin d’introduire son sujet, Irad Malkin définit le tirage au sort comme une institution qui exprimait des valeurs égalitaires, des pratiques et des mentalités en vigueur avant l’émergence de la démocratie athénienne au Vsiècle avant notre ère. Le bornage temporel est donc celui de l’époque archaïque. Ainsi, sans le tirage au sort, la démocratie n’aurait pas vu le jour.

Tout d’abord, Irad Malkin énonce plusieurs problématiques autour de ce sujet, problématiques qu’il a également développé auparavant1. Ainsi, Malkin s’interroge sur la manière dont « les individus distribuaient les choses, comment ils sélectionnaient les individus, comment ils prenaient des décisions, comment ils héritaient, et comment ils se mélangeaient pour former une communauté plus cohérente ». Lors de sa présentation, il a vivement insisté sur son objectif de faire une histoire des idées d’égalité et équité, ou plutôt d’équité comme égalité par la compréhension des usages mentaux et des pratiques du tirage au sort. Cet objectif met en lumière des points centraux : l’égalité des chances face au hasard et l’égalité des résultats dans une communauté dite horizontale.

En ce qui concerne l’historiographie, I. Malkin souligne l’absence d’études contemporaines sur le sujet. En effet, le seul ouvrage qui fait date à ce sujet a été publié en 1891, rédigé par J. W. Headlam, et se cantonne à l’Athènes de l’époque classique. Cette lacune est « seulement » comblée par les travaux sur l’aspect technique du tirage au sort dont le klérotèrion est un élément clé2, mais qui ne s’intéressent pas à l’époque archaïque. Malkin met donc en lumière un certain désintérêt dans le champ de la recherche historique pour ce sujet, en soulignant la représentation et connotation plutôt négative du tirage au sort et des jeux de hasard dans l’imaginaire social actuel.

Au sujet des sources mobilisées, celles-ci sont de diverses natures. D’une part, I. Malkin s’est penché sur des sources littéraires telles que les mythes et la poésie, entre autres Homère, Hésiode, Pindare, ainsi que d’autres sources littéraires comme Hérodote, Alcman, Eschyle, Platon, Pausanias mais aussi Démosthène et Aristote pour les période plus tardives… D’autre part, I. Malkin a utilisé des sources épigraphiques comme des inscriptions funéraires, de divinations et sacrifices, des inscriptions au sujet de charges administratives, d’héritages, de citoyenneté etc. Enfin, des sources archéologiques ont elles aussi été mobilisées dans le cadre de la recherche au sujet du tirage au sort. Il est par exemple important de noter la découverte archéologique du klérotèrion, instrument de tirage au sort qui semble dater de périodes successives à la période archaïque.

Klérôtèrion au musée épigraphique d’Athènes

Il existe en Grèce ancienne plusieurs types de tirages au sort, qu’Irad Malkin a regroupé dans cinq catégories. Dans un premier temps, il y a le tirage au sort distributif : celui-ci sert à distribuer des portions, par exemple d’héritage, de viande de sacrifice, de butin, et de charges administratives et politiques. Un deuxième type de tirage au sort est le tirage sélectif, qui permet de choisir des soldats pour des campagnes ainsi que des colons pour une fondation de colonies ou bien certaines charges administratives. Troisième type, le tirage au sort procédural, dont la nécessité se retrouve lors de rotations de charges politiques. Ensuite, il existe un tirage au sort servant à homogénéiser une communauté (par exemple dans les cités mères). Enfin, il existe le tirage au sort intervenant dans un cadre divinatoire et oraculaire que l’on retrouve à Delphes et Dodone.

Irad Malkin considère donc la communauté qui utilise le tirage au sort comme une communauté horizontale, autrement dit une communauté qui se reconnaît comme telle et prends des décisions pour elle. Cela va donc par exemple à l’inverse de l’autorité verticale des tyrans. Les contours de ce groupe sont définis par une logique d’exclusion et d’inclusion d’un individu à ce groupe d’appartenance, dans ce cas précis le groupe des citoyens. Dans le cadre du tirage au sort distributif, le groupe est souverain, c’est à dire que l’autorité vient de l’intérieur de celui-ci. L’exemple de Zeus, Hadès et Poséidon illustre parfaitement cet aspect horizontal lorsqu’ils se partagent le cosmos avec un tirage au sort.

Ensuite, Irad Malkin se penche sur la question du tirage au sort dans l’imaginaire social grec. Celui-ci prend la forme d’une institution à part entière dans l’imaginaire collectif pendant l’époque archaïque. Dès Homère, il est possible de retrouver tous les spectres du tirage au sort. C’est donc quelque chose de déjà bien ancré et stable, ce qui se retrouve dans plusieurs domaines de la cité.  Par exemple, lors de la fondation d’une apoikia, les lots de terre étaient partagés par le tirage au sort, ce qui est montré par l’archéologie de l’« essaimage » grec. Cela a pu se faire grâce à un imaginaire collectif préexistant constitué de valeurs, coutumes, et pratiques.

L’une des principales idées d’Irad Malkin est de comprendre le vocabulaire du tirage au sort comme un mode de pensée qui illustre les pratiques et valeurs associées à celui-ci. L’analyse du vocabulaire des sources pour le tirage au sort a été faite à partir d’une base de données nommée Klêros. The Ancient Greek Lottery database. Celle-ci permet à la fois d’analyser un grand nombre de données organisées et classées mais aussi de les visualiser afin d’en tirer des informations. Ainsi, les termes les plus fréquemment utilisés sont kléros (κλῆρος) et lanchano (λαγχάνω). Premièrement, le terme de kléros est polysémique : en effet, celui-ci désigne soit un objet avec lequel un individu tire au sort, soit le lot du sort, la part. Lanchano est pour sa part le verbe qui signifie obtenir par le sort ou par la volonté des dieux.

D’autres termes apparaissent souvent, tels que μοῖρα, lui aussi polysémique car il désigne à la fois la part d’un tirage au sort mais aussi le destin, et le verbe δατέομαι, c’est à dire diviser, partager. L’expression « ἴσος καὶ ὅμοιος » est également utilisée dans le cadre du tirage au sort et fait donc écho au principe d’isonomie.

Avec l’exemple de la distribution par tirage au sort de portions (moirai) égales de la viande de sacrifice, Irad Malkin montre une distribution horizontale non hiérarchique qui relève d’un état d’esprit égalitaire. Une portion individuelle est donc distribuée avec des chances égales (relation de un à un, une portion est égale à un individu). Irad Malkin a également apporté une réflexion sur le concept de portion par rapport à celui de l’équité. En prenant l’exemple de frères égaux devant le hasard et égaux en ce qui concerne les parts distribuées, il se rend compte que l’équité n’est pas proportionnée en fonction du mérite ou du statut de l’individu : ici, et c’est ce qui est central dans cette réflexion, l’équité doit être vue en tant qu’égalité. Irad Malkin prend aussi l’exemple des portions de terre, qui peuvent être égales en taille mais différentes en aspects et valeurs. L’exemple utilisé est celui d’Ulysse dans l’Odyssée, qui partage des chèvres par bateaux avec le tirage au sort3.

Le dernier point qu’évoque Irad Malkin concerne donc le rapport du tirage au sort avec les dieux, plus précisément, le rôle des dieux dans le cadre du tirage au sort. En effet, le rôle des dieux n’est pas de déterminer ou de décider les résultats de celui-ci, mais seulement par leur présence de présider le tirage et de garantir sa validité et sa légitimité. Irad Malkin prend l’exemple de Zeus dans un passage des Théogonies d’Hésiode : il y a bien le verbe δατέομαι, autrement dit partager, qui montre que Zeus a obtenu ses biens par le tirage au sort4. Cet événement est aussi raconté par Pindare5. Ce mécanisme de présidence se retrouve également dans les décrets de délibération : les dieux sont convoqués, mais ne décident pas. Comme les humains, les dieux sont un groupe horizontal et ne sont pas transcendants. Malkin conclut ce point comme un idéal d’expression d’une société.

Faire l’histoire du tirage au sort, c’est faire selon Irad Malkin une « histoire de la manière dont les individus se répartissent les fonctions, se mélangent pour arriver à une communauté politique cohérente ». Celui-ci prenant son essence dans le concept d’isonomie, il est omniprésent dans la démocratie du Ve siècle, à la fois dans les pratiques du public comme du privé.

Plusieurs questions ont été évoquées après l’intervention d’Irad Malkin et ont suscité des discussions. Pour n’en citer que quelques-unes, une question au sujet de la théorisation de la question de la loterie dans les sources antiques a été posée. Cette théorisation n’existe pas, car il existe peu de travaux de théorie politique. Une autre question a été posée au sujet de la construction des schémas mentaux : cette construction est difficile à établir car ils existaient déjà dans la littérature homérique. Enfin, une question a été soulignée par rapport aux juges et à la manipulation du tirage au sort : le tirage au sort était presque une garantie contre la corruption du fait du changement quotidien pour certaines charges ce qui mélangeait l’ensemble du groupe (par exemple la présidence du Conseil qui durait 24 heures).

Pour aller plus loin, il peut être intéressant de consulter le travail de Josin Blok qui suit les travaux d’Irad Malkin dans le même ouvrage. Ce travail analyse la diversité du tirage au sort dans le gouvernement de la polis, la façon dont celui-ci s’est constitué et exprimé, ainsi que l’expansion du tirage au sort pour le domaine politique dans le monde grec, montrant alors à la fois son unité et sa diversité.

Bibliographie

Demont P., « Le κληρωτήριον (“machine à tirer au sort”) et la démocratie athénienne », Bulletin de l’association Guillaume Budé 1, 2003, p. 26-52.

Demont P., « Lots héroïques : remarques sur le tirage au sort de l’Iliade aux Septs contre Thèbes d’Eschyle », Revue des Études Grecques 113, 2000, p. 299-325.

Malkin I., « Zeus, le tirage au sort et l’égalité des chances », Kernos 35, 2022, p. 61-76.

Malkin I. et Blok J., Drawing Lots. From egalitarism to democracy in Ancient Greece, Oxford University Press, 2024.

Malkin I. et Blok J., « Greek Greeks Drawing Lots: Unity and Diversity in a Panhellenic Mindset and Practice », Classica et mediaevalia suppl. 1, 2024, p. 199-220.

https://kleros.org.il/

https://lejournal.cnrs.fr/videos/la-machine-qui-tirait-au-sort-les-citoyens-dathenes

  1. Malkin & Blok 2024, p. 200. ↩︎
  2. Demont 2003. ↩︎
  3. Homère, Odyssée IX 159-160. ↩︎
  4. Hésiode, Théogonies 108-113. ↩︎
  5. Pindare, Olympiques VII 55. ↩︎

Carnet de l'axe C du laboratoire HiSoMA (UMR 5189)